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L’Orchestre des Aveugles de Mohammed Mouftakir Du « rouge » dans la théière

Dès que la voix-off de Mimou annonce, au début de L’Orchestre des Aveugles, deuxième opus de Mohamed Mouftakir, que « sa relation avec son père a commencé avant même sa naissance ». On se rappelle tout de suite l’envoûtant « Chant funèbre », court métrage du même réalisateur et le lien quasi télépathique entre père et fils et on pressent aussitôt l’enjeu thématique ici : Il s’agit d’un récit de transmission générationnelle qui s’établira, comme toujours chez Mouftakir, dans la douleur. Une douleur presque incandescente mais jamais misérabilisante, malgré l’adversité et la dureté des conditions. Et c’est là que réside la grande force du film.
Une transmission qui, d’autant plus, opère à double sens, comme dans « Le premier homme » d’Albert Camus. Quand, au bout du chemin, le père pleure dans l’étreinte du fils qui sort enfin du mimétisme pour faire preuve d’une première manifestation de la morale. Un père qui fond en larmes laissant tomber la posture qui empêche l’amour qu’il porte pour son frère de sa manifester. C’est toute une société en mal d’amour qui est sublimée par cette scène clé (servie par la grandiose prestation de Younes Migri, d’une justesse exemplaire tout au long du film). Une société où, ironiquement, c’est Aidi le travesti, qui semble bien à l’aise dans sa peau.
L’Orchestre des Aveugles, un vrai bijou d’écriture, de jeu et de mise en scène, parvient derrière sa fausse allure de comédie à dire quelque chose de dramatiquement ancré au fin fond de la réalité marocaine.
L’esthétique du simulacre
On aime bien faire la fête mais devant un orchestre « aveugle ». On veut bien s’aimer, mais en cachette dans l’obscurité des terrasses. On souhaite des enfants bien agiles tout en pouvant les « accorder de nos mains comme des violons ». On boit du vin dans des théières… C’est afin de composer avec une société qui a tendance à ne pas afficher ce qu’elle est dans le fond que le film a eu la brillante trouvaille de recourir à l’esthétique du simulacre. Ainsi, le récit peut se subdiviser en trois grands blocs : La mise en place du simulacre figurée par les scènes de préparatifs à la fête du Sbouaâ de Mimou, ses débuts à l’école et son premier coup de foudre pour Chama (la bonne des voisins)… puis la phase d’Entretien du simulacre dans un deuxième temps avec les remous de l’orchestre, le stratagème de la falsification des notes scolaires, les rendez-vous avec Chama…avant l’effondrement du simulacre à la troisième et dernière partie du film.
De Mimou qui dérobe des gâteaux aux fêtes de mariage à l’orchestre qui simule la cécité pour se permettre l’accès aux mariages des conservateurs, sans oublier l’oncle Abdellah qui milite dans la clandestinité et Mustapha qui cache son hobbie de batteur dans l’orchestre à ses supérieurs au bureau. C’est toute une société qui fonctionne au système D pour échapper à l’adversité et l’absurdité quotidienne. Même le bécot entre Mimou et Chama est subtilisé par l’objectif d’Abdellah. Un premier acte d’amour volé dont le cliché subsiste miraculeusement à l’épreuve douloureuse de la rafle de l’oncle. Emblème encore une fois de la transmission incandescente.
L’orchestre, allégorie d’une société stratifiée
Entre l’orchestre « voyant » qui fête les mariages dans la tradition populaire de mixité et la danse des chikhates et où se fondent toutes les différences sociales et morales d’une part et l’orchestre qui compose des chansons nationales à la gloire du Roi, il y a l’orchestre-simulacre, celui qui regarde tout mais fait semblant de ne rien voir et opère chez les familles issues des couches les plus conservatrices de la société. L’orchestre national est présenté comme l’unique option disponible pour la promotion sociale. Une option qui s’avère de plus en plus chimérique à mesure que le film avance avant que n’intervient la découverte de la supercherie de l’orchestre des aveugles pour ramener tout le monde à la dure réalité du Makhzen : «  Difficile d’avoir son mot à dire quand on ne possède rien au monde que son violon » Dixit Mustapaha, merveilleusement interprété par le regretté Bastaoui.L-Orchestre-des-Aveugles-1000-640

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